Art. 0016 Rév. 1789
Apiaceae
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« Umbelliferae » redirige ici. Pour l’inflorescence qui donne son nom à la famille, voir Ombelle. Pour le genre des berces, voir Heracleum.
Les Apiaceae, ou Apiacées, également appelées Umbelliferae ou Ombellifères, ou encore la famille de la carotte, forment une famille de plantes à fleurs de l’ordre des Apiales. Ses membres, les ombellifères, sont pour la plupart des herbes aromatiques, souvent à tige creuse, et le plus souvent à feuilles divisées dont le pétiole engaine la base de la tige. Leurs fleurs sont typiquement portées en ombelles composées, et le fruit sec se divise en deux moitiés, chacune porteuse d’une graine.123 La World Checklist of Vascular Plants de Kew reconnaît 457 genres et 4 028 espèces, bien que d’autres comptages publiés diffèrent largement.4 La famille pousse dans le monde entier et atteint sa plus grande diversité dans les régions tempérées de l’hémisphère Nord.1
La famille nourrit autant qu’elle empoisonne : une flore d’Irak la dit « d’une importance économique considérable », avec des poisons mortels parmi ses espèces aussi bien que des plantes alimentaires.5 Elle fournit des légumes comme la carotte, le panais et le céleri, et des herbes et épices comme le persil, l’aneth, le fenouil, la coriandre, le cumin, le carvi et l’anis ;2 la Chine continentale à elle seule cultive quelque deux cinquièmes des carottes et navets du monde.6 Elle comprend aussi la grande ciguë, dont les alcaloïdes sont des poisons nerveux,7 les ciguës aquatiques, comptées parmi les plantes les plus toxiques d’Amérique du Nord et du Royaume-Uni,8 et la berce du Caucase et le panais sauvage, dont le contact avec la peau, suivi d’une exposition au soleil, cause des brûlures.910
Le silphium, plante perdue de la Cyrénaïque antique à la tige semblable à celle de la grande férule, a été identifié à plusieurs ombellifères, mais avec certitude à aucune.111213 Son suc, selon Pline, se vendait au poids de l’argent. À son époque, au premier siècle après J.-C., la plante ne se trouvait plus en Cyrénaïque, et une synthèse de 2026 qualifie sa disparition de premier cas d’extinction végétale d’origine humaine dans l’histoire écrite.1415
Taxonomie
Taille
Les comptages de la famille varient selon la source. La World Checklist of Vascular Plants, dans sa version du 4 juin 2026, reconnaît 457 genres, dont deux genres hybrides, et 4 028 espèces, dont 21 hybrides nommés.4 Le 26 septembre 2026, Plants of the World Online, le site de Kew qui présente la Checklist, donnait 456 genres sur sa page de famille, et 458 genres et 4 001 espèces par son service de recherche.16 D’autres estimations publiées vont de 2 850 à 3 820 espèces, et de « plus de 200 » genres à 466.17118
| Source | Genres | Espèces |
|---|---|---|
| World Checklist of Vascular Plants (2026) | 457 | 4 028 |
| Plants of the World Online (2026) | 456 ou 458 | 4 001 |
| Kew Temperate Plant Families Identification Handbook (2023) | environ 466 | 3 820 |
| Clarkson et al. (2021) | 466 | – |
| Christenhusz & Byng (2016) | environ 442 | environ 3 575 |
| Neotropikey (2009 et suivantes) | 428–434 | 3 500–3 780 |
| Trees of New Guinea (2022) | 434 | environ 3 800 |
| Flora of Iraq | plus de 200 | 3 000 |
| Flora of the Cayman Islands (2012) | plus de 200 | 2 850 |
Les genres les plus riches de la World Checklist sont Eryngium (265 espèces), Ferula (231) et Bupleurum (225) ; les berces, Heracleum, en comptent 93.4 Un article de 2025 appelle néanmoins Ferula le plus grand genre de la famille.21
Position
La classification du Groupe de phylogénie des angiospermes, APG IV (2016), place les Apiaceae dans l’ordre des Apiales, dans le clade des campanulidées, au sein des astéridées, avec les Pennantiaceae, Torricelliaceae, Griseliniaceae, Pittosporaceae, Araliaceae et Myodocarpaceae. L’APG IV numérote ses 416 familles en une seule séquence, et Apiaceae vient en dernier.22 La frontière avec les Araliaceae est longtemps restée floue : des travaux moléculaires ont déplacé Hydrocotyle des Apiaceae vers les Araliaceae, et le groupe Mackinlaya dans l’autre sens.223 Les Apiaceae sont d’ordinaire des herbes sans stipules, à fruit sec en deux moitiés ; les Araliaceae sont d’ordinaire des arbustes et des arbres à stipules, à drupe charnue.2
Sous-familles
Quatre sous-familles sont actuellement reconnues : Apioideae, Saniculoideae, Azorelloideae et Mackinlayoideae, les deux dernières nommées en 2004.1824 Apioideae, la plus grande, compte environ 400 genres et 3 000 espèces, parmi lesquels la carotte, le persil, le cumin, la coriandre et le carvi.2526 L’ancienne sous-famille des Hydrocotyloideae a éclaté : 40 de ses 42 genres furent échantillonnés en 2009, et se répartirent en au moins six lignées à travers les Apiaceae et les Araliaceae ; son genre type, Hydrocotyle, appartient aux Araliaceae.23 Une étude de 2021, qui séquença 234 genres, confirma les quatre sous-familles et trouva que Platysace était la sœur de toutes les autres Apiaceae.18
Noms
La famille a deux noms corrects. Umbelliferae Juss. fut publié dans Genera Plantarum, daté du 4 août 1789, et Apiaceae Lindl. dans la seconde édition de Introduction to the Natural System of Botany, datée du 13 juin 1836. Les deux noms sont conservés.1622
Le Code botanique, le Code international de nomenclature pour les algues, les champignons et les plantes, forme le nom d’une famille à partir de celui d’un de ses genres, avec la terminaison -aceae, « mais voir art. 18.5 ». Cet article déclare que neuf noms traditionnels, « d’usage ancien », doivent être traités comme validement publiés bien qu’ils ne soient pas formés de cette façon, et l’art. 18.6 autorise comme alternatives huit noms formés régulièrement à partir d’un genre, les nomina alternativa.2722 L’alternative à Umbelliferae est Apiaceae, tirée d’Apium, le genre du céleri, qui est le type des deux noms ; d’autres paires incluent Compositae et Asteraceae, Gramineae et Poaceae, et Leguminosae et Fabaceae, une alternative que Leguminosae partage avec Papilionaceae.274
Dans le Code, c’est donc Apiaceae qui est l’alternative ; dans l’APG IV, qui emploie Apiaceae, c’est Umbelliferae qui apparaît comme l’alternative, entre parenthèses. L’APG IV, première liste de sa série à les imprimer, notait que les Royal Botanic Gardens de Kew adoptent officiellement Compositae et Leguminosae, mais emploient Apiaceae, non Umbelliferae.22
Umbelliferae signifie « porteuse d’ombelles », du latin umbella, « ombrelle » ou « parasol », diminutif d’umbra, « ombre », et -fer, de fero, « je porte ».32829 Apium était le mot latin pour le persil ou le céleri.28
Description
Les ombellifères sont pour la plupart des herbes aromatiques ; sous-arbrisseaux, arbustes et arbres sont rares, et en Nouvelle-Guinée Mackinlaya est le seul genre à former des arbres.119 Les tiges sont souvent creuses entre les nœuds, où une moelle épaisse se rétracte à mesure que la tige mûrit.15 Les feuilles sont d’ordinaire alternes et composées ou profondément divisées ; le pétiole engaine d’ordinaire la tige à sa base, et les stipules sont d’ordinaire absentes.12
L’inflorescence est typiquement une ombelle composée, dont chaque rayon se termine par une ombelle plus petite, l’ombellule ; plus rarement, c’est une ombelle simple, une tête, comme chez Eryngium, ou une cyme.1526 Les fleurs sont d’ordinaire bisexuées et bâties sur un plan de cinq, avec un ovaire infère à deux carpelles. Les bases des styles se renflent souvent en un stylopode sécréteur de nectar, et les fleurs externes d’une ombelle peuvent être agrandies, ou « rayonnantes ».15
Selon la flore d’Irak, les inflorescences sont souvent « polygames » : l’ombelle terminale est d’ordinaire hermaphrodite, ou mixte, et les ombelles latérales sont entièrement mâles, ou mixtes.5 Chez la berce du Caucase, l’ombelle terminale n’a d’ordinaire que des fleurs hermaphrodites, et les ombelles du quatrième ordre d’ordinaire que des fleurs mâles ; voir Ombelle § Division du travail.30
Les ombelles qui imitent une fleur unique, appelées pseudanthies, sont apparues dans la sous-famille des Apioideae au moins 36 fois, avec 46 réversions.26 Beaucoup d’ombellifères aux déploiements massifs, comme Ferula, Heracleum et Angelica, sont des vivaces monocarpiques : après plusieurs saisons de croissance, elles fleurissent une seule fois dans leur vie, avec des dizaines de milliers de fleurons. De tels déploiements, écrivent les auteurs de l’étude, exigent beaucoup de ressources et sont « difficilement soutenables ».26
Le fruit est un schizocarpe sec, parfois appelé crémocarpe, du grec pour « je suspends » et « fruit ». Il se divise en deux méricarpes, chacun à une graine et d’ordinaire cinq côtes primaires, qui peuvent être ailées, liégeuses ou épineuses.153 À maturité, les deux moitiés restent attachées à leur sommet par un pédoncule mince, souvent fourchu, le carpophore.31 Des canaux oléifères, les vittae (latin pour « bandelettes »), courent entre et sous les côtes et sur la face interne ; ils sont fréquents mais non universels.3153
Les ombellifères produisent des phénylpropanoïdes volatils, des furocoumarines, des coumarines sesquiterpéniques, des polyacétylènes et des phtalides, dont certains ne sont signalés dans aucune autre famille.32 Parmi les polyacétylènes, ceux du type falcarinol sont les plus répandus ; on les trouve chez la carotte, le céleri-rave, le panais et le persil, et ils ont une activité antibactérienne et antifongique ;3334 des composés apparentés, hautement neurotoxiques, caractérisent les genres toxiques Bupleurum, Cicuta et Oenanthe.35
Plantes utiles
Cultures
La plupart des cultures de la famille viennent du pourtour méditerranéen et sont aujourd’hui cultivées dans le monde entier. Neotropikey cite le persil, le fenouil, l’aneth, la coriandre, le cumin, le carvi et l’anis parmi les herbes et épices, et la carotte, le panais et le céleri parmi les légumes.218 Dans le Néotropique, le culantro, Eryngium foetidum, sert de substitut à la coriandre.2
| Culture | Nom accepté |
|---|---|
| Carotte | Daucus carota subsp. sativus (Hoffm.) Schübl. & G.Martens |
| Panais | Pastinaca sativa L. |
| Céleri, céleri-rave | Apium graveolens L. |
| Persil | Petroselinum crispum (Mill.) Fuss |
| Aneth | Anethum graveolens L. |
| Fenouil | Foeniculum vulgare Mill. |
| Coriandre | Coriandrum sativum L. |
| Cumin | Cuminum cyminum L. |
| Carvi | Carum carvi L. |
| Anis | Pimpinella anisum L. |
| Livèche | Levisticum officinale W.D.J.Koch |
| Angélique | Angelica archangelica L. |
| Asa-fœtida | Ferula assa-foetida L. |
| Chervis | Sium sisarum L. |
| Arracacha | Arracacia xanthorrhiza Bancr. |
| Culantro | Eryngium foetidum L. |
Production
FAOSTAT, la base de données statistiques de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, n’a pas de poste pour la carotte seule. Elle compte la carotte avec le navet, qui n’est pas un ombellifère, et n’a pas de poste séparé pour le céleri ou le persil ; son poste « épices » pour l’anis, la coriandre, le cumin, le carvi et le fenouil englobe aussi la badiane et les baies de genièvre.6 En 2024, dernière année disponible, le monde a produit environ 45,1 millions de tonnes de carottes et navets sur 1,27 million d’hectares, soit 7,7 fois plus qu’en 1961 et environ 3,8 % de tous les légumes primaires.6
La production est concentrée dans quelques pays. La Chine continentale a produit 19,0 millions de tonnes de carottes et navets en 2024, soit 42 % du total mondial, suivie de l’Ouzbékistan avec 7,9 % et de l’Inde avec 6,1 %.6 L’Inde a produit 2,11 des 2,67 millions de tonnes du poste « épices », soit 79 %.6
| Pays | Tonnes | Part du monde |
|---|---|---|
| Chine continentale | 19 040 468 | 42,2 % |
| Ouzbékistan | 3 566 931 | 7,9 % |
| Inde | 2 776 332 | 6,1 % |
| Fédération de Russie | 1 383 155 | 3,1 % |
| États-Unis | 1 123 322 | 2,5 % |
| Monde | 45 149 160 | 100 % |
La carotte orange
La carotte fut probablement domestiquée en Asie centrale, d’où viennent les carottes sauvages les plus proches des carottes cultivées.36 La sélection européenne commença avec des carottes violettes et jaunes venues du monde arabe. Les carottes orange apparurent probablement par mutation à partir des jaunes, puis par sélection, et l’on « pense communément » qu’elles seraient nées aux Pays-Bas ; dès le dix-septième siècle, elles avaient supplanté les formes violettes en Europe et dans le bassin méditerranéen.37 Les récits diffèrent sur la date : Banga fait remonter la carotte orange moderne à une sélection néerlandaise du dix-huitième siècle, le World Carrot Museum à des cultivateurs néerlandais du seizième.3738
L’histoire selon laquelle les Néerlandais auraient sélectionné la carotte orange en l’honneur de Guillaume d’Orange est une légende. Le World Carrot Museum, tenu par John Stolarczyk, la dit « probablement apocryphe » et affirme qu’aucune preuve documentaire ne l’atteste. Le même site cite l’historien Simon Schama pour une association plus tardive : au dix-huitième siècle, l’étalage voyant de carottes orange sur les marchés fut un temps pris pour « un geste de soutien provocateur » à la maison d’Orange en exil.38 En anglais, carrot désigne une couleur depuis les années 1670, d’abord celle de cheveux roux.29
La carotte en guerre
Pendant la Seconde Guerre mondiale, le ministère britannique de l’Alimentation fit la promotion de la carotte. Sa campagne « Dig for Victory » (« Creusez pour la victoire ») employait deux mascottes de dessin animé, Doctor Carrot et Potato Pete, et selon Stolarczyk, le ministère encouragea tant de culture supplémentaire qu’en 1942 le pays avait un surplus de 100 000 tonnes de carottes.39 Le dessinateur de Disney Hank Porter conçut sa propre famille de carottes, Carroty George, Pop Carrot et Clara Carrot, mais le gouvernement ne la diffusa guère. Le sucre étant rationné à huit onces par adulte et par semaine, la carotte sucrait les puddings, les gâteaux et la marmelade, et se mêlait au rutabaga dans une boisson appelée « carrolade ». Lord Woolton, le ministre de l’Alimentation, appela cela « une guerre alimentaire », dans laquelle chaque rang supplémentaire de légumes dans les jardins ouvriers économisait du fret maritime.39
Le céleri comme luxe
Dans la Grèce antique, des couronnes de selinon, céleri sauvage ou persil, ceignaient les vainqueurs des jeux Isthmiques et Néméens. De telles couronnes étaient aussi suspendues sur les tombes, et l’on disait d’un grand malade qu’il « avait besoin de selinon », pour dire qu’il était près de la mort.4028 La feuille de céleri sauvage était un emblème parlant sur les monnaies de Sélinonte, en Sicile.41
Le mot anglais celery entra dans la langue en tant que « sellery » dans les années 1660, emprunté au français céleri, lui-même originellement sceleri d’Italie.29 En 1699, John Evelyn écrivit que la « Sellery », autrefois « étrangère chez nous », était, pour son « goût élevé et savoureux », « toujours placée au milieu de la Grande Salade, sur les tables de nos Grands et aux banquets des Préteurs, comme la Grâce de toute la table ».42 Le Metropolitan Museum of Art conserve un vase à céleri américain en verre moulé, daté de 1840-1850.43
Plantes toxiques
La grande ciguë
La grande ciguë, Conium maculatum, doit sa toxicité à des alcaloïdes pipéridiniques, surtout la coniine et la γ-conicéine, la plus toxique des deux et la première à se former. On les trouve dans tous les organes végétatifs, les fleurs et le fruit, avec une odeur caractéristique de « souris ».744 Ce sont des neurotoxiques : la mort survient par insuffisance respiratoire, d’une manière qui rappelle le curare, et une ingestion chronique par le bétail gestant cause des malformations du fœtus.7 La coniine, qui bloque les récepteurs nicotiniques de l’acétylcholine, fut le premier alcaloïde dont la structure fut déterminée et qui fut synthétisé. Giseke l’isola en 1826, Hofmann établit sa structure en 1881, et Ladenburg le synthétisa en 1886.45
La mort de Socrate
Socrate mourut en 399 av. J.-C., et Platon décrit sa mort dans le Phédon.4645 L’homme qui vient, « portant la coupe de poison », lui dit de marcher jusqu’à ce que ses jambes s’alourdissent, puis de s’allonger. Quand Socrate demande s’il peut verser une libation avec la coupe, la réponse est : « Nous n’en préparons, Socrate, que juste ce qu’il faut. » Plus tard, l’homme lui presse le pied, puis les jambes, qui ont perdu toute sensation, « et ainsi de suite, de plus en plus haut », jusqu’à ce qu’il soit froid et raide. Les derniers mots de Socrate concernent une dette : « Criton, nous devons un coq à Asclépios ; n’oublie pas d’acquitter cette dette. »47 Dans le grec de cette scène, le poison n’est que to pharmakon, « le remède » ou « le poison », apporté déjà broyé ; le mot pour la ciguë, kōneion, n’y figure pas.47
Que Platon ait décrit fidèlement l’empoisonnement par la ciguë est débattu. Dayan soutint en 2009 que la paralysie montant depuis les pieds est typique de la ciguë, mais que la perte de sensation prononcée ne l’est pas, et que Platon, qui ne mentionne ni mauvais goût ni troubles gastro-intestinaux, a peut-être donné un récit plus « noble » ;46 en 2024, il conclut qu’une lecture attentive du grec résout beaucoup de ces divergences, et que cette mort peut être acceptée comme un cas limité d’empoisonnement à la ciguë.48 Hotti et Rischer suggèrent que le breuvage put être un mélange, par exemple de ciguë et d’opium.45
La ciguë à Athènes et à Céos
Quand Phocion fut exécuté à Athènes en 318 av. J.-C., le bourreau était en train de piler la ciguë. Le poison vint à manquer, et il refusa d’en piler davantage à moins d’être payé douze drachmes, « ce qui était le prix de la quantité nécessaire » ; Phocion demanda « si un homme ne pouvait même pas mourir à Athènes sans payer ce privilège », et se fit payer par un ami.49
Théophraste rapporte que Thrasyas de Mantinée composait, pour « une fin facile et sans douleur », un poison tiré des sucs de la ciguë, du pavot et d’autres herbes semblables, à très petite dose. Les habitants de Céos, ajoute-t-il, avaient changé leur façon de prendre la ciguë : ils en ôtaient désormais l’enveloppe, la pilaient dans un mortier, la tamisaient et la buvaient délayée dans de l’eau, « si bien que la mort en est rendue prompte et facile ».50 Selon Strabon, qui cite Ménandre, une loi ancienne de Céos aurait ordonné « que ceux qui avaient dépassé soixante ans soient contraints de boire la ciguë, afin qu’il y ait assez de nourriture pour les autres ».51
Les ciguës aquatiques
Le Poisonous Plant Research Laboratory du Département de l’Agriculture des États-Unis appelle la ciguë aquatique « la plante la plus violemment toxique qui pousse en Amérique du Nord ». Une petite quantité empoisonne le bétail ou l’homme ; sa toxine, la cicutoxine, agit directement sur le système nerveux central comme un violent convulsivant ; et les racines tubéreuses en sont la partie la plus dangereuse.52 Une synthèse clinique, qui compte comme ciguës aquatiques des espèces à la fois de Cicuta et d’Oenanthe, se montre plus prudente, les plaçant « parmi les plantes les plus toxiques » d’Amérique du Nord et du Royaume-Uni. La cicutoxine et l’œnanthotoxine ne sont pas des alcaloïdes mais des polyacétylènes en C17, qui bloquent les récepteurs GABA et provoquent des convulsions.8
L’œnanthe safranée
L’œnanthe safranée, Oenanthe crocata, a été appelée « probablement la plante la plus toxique des îles Britanniques ». Ses racines en sont la partie la plus toxique, et sont parfois mangées par erreur, prises pour d’autres racines.53 Une synthèse de 2020 la désigne, avec Cicuta virosa, comme les deux plantes les plus toxiques de la flore britannique, toutes deux ressemblant au céleri et au persil.54
Elle a été rattachée au rire sardonique. Pausanias écrit que la Sardaigne est exempte de poisons, à l’exception d’une seule plante : « Cette herbe mortelle ressemble au céleri, et l’on dit que ceux qui en mangent meurent en riant. C’est pourquoi Homère, et les hommes après lui, appellent sardonique un rire malsain. »55 Le mot d’Homère est sardanion, employé pour le « sourire vraiment amer et grinçant » d’Ulysse esquivant un sabot de bœuf qu’on lui jette.56
En 2009, Appendino et ses collègues montrèrent que l’œnanthotoxine et la dihydro-œnanthotoxine, isolées de l’O. fistulosa sarde, bloquent puissamment les courants évoqués par le GABA. Ils conclurent qu’il ne fait guère de doute que l’herba sardonica de la médecine antique soit O. crocata, qui en Méditerranée n’est commune qu’en Sardaigne, et que le spasme facial qu’elle causait était le risus sardonicus. Ils rapportent aussi le récit ancien selon lequel, en Sardaigne préromaine, les vieillards qui ne pouvaient plus subvenir à leurs besoins étaient enivrés avec cette herbe, puis jetés du haut d’un rocher ou battus à mort.57 Le mot comme la plante sont contestés. Le lexique de Liddell et Scott rattache le sardanios d’Homère peut-être à sesērōs, « grimaçant », et note que la graphie sardonios, d’après la Sardaigne, est plus tardive ; il identifie la plante sarde de l’explication antique au Ranunculus sardous, la renoncule de Sardaigne, une renoncule et non un ombellifère.40
Espèces phototoxiques
Plusieurs ombellifères contiennent des furocoumarines, des composés qui font brûler la peau au soleil, une réaction appelée phytophotodermatose. Les furocoumarines se trouvent surtout dans quatre familles sans lien de parenté, les Apiaceae, les Fabaceae, les Moraceae et les Rutaceae, et leur voie de biosynthèse a évolué indépendamment chez plusieurs d’entre elles ; les furocoumarines angulaires se trouvent surtout chez les Apiaceae.5859 Trouvant que l’une d’elles, la xanthotoxine, était toxique pour les chenilles, et moins sans lumière ultraviolette, Berenbaum l’interpréta comme une « échappatoire biosynthétique » aux insectes herbivores ; voir aussi teigne du panais.60
Le contact avec la berce du Caucase suivi d’une exposition au soleil peut causer des cloques et une hyperpigmentation durable chez les personnes exposées au travail, et chez un enfant il causa une brûlure de pleine épaisseur qui nécessita une greffe de peau.961 Le panais sauvage, introduit en Amérique du Nord comme légume-racine, pousse aujourd’hui à l’état sauvage dans les prairies et le long des routes ; ses tiges et ses feuilles contiennent des furocoumarines, et le contact suivi d’une exposition au soleil cause des cloques puis une hyperpigmentation.10
Le céleri aussi peut brûler. En 1983, du céleri infecté par le champignon Sclerotinia sclerotiorum causa une grave dermatite phototoxique chez onze récolteurs.62 En 1986, une éruption avec cloques fut signalée chez 30 des 127 employés des magasins d’une chaîne d’épicerie, dont les huit employés du rayon fruits et légumes. Le contact avec le céleri portait le risque relatif le plus élevé, 6,3, et la marque de céleri « résistante aux maladies, haut de gamme » de la chaîne avait des teneurs en furocoumarines plus élevées que les autres marques. Un échantillon national des magasins de la chaîne trouva l’éruption dans 13 des 17 États et chez 26 % des employés du rayon fruits et légumes interrogés, et les auteurs suggérèrent que sélectionner le céleri pour sa résistance aux maladies pouvait accroître sa teneur en furocoumarines.63 Un an plus tard, dans une étude menée en Oregon, les 19 cas provenaient tous d’un seul magasin, qui avait organisé une braderie de céleri ayant quadruplé le volume vendu.64 Manger du céleri peut suffire : une femme de 65 ans fut sévèrement brûlée sur tout le corps dans un salon de bronzage, une heure après avoir mangé une grande quantité de racine de céleri.65
Silphium
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`"--.......|.......--"` La plante de silphium comme emblème des monnaies de Cyrène, avec ses rameaux florifères disposés en paires opposées. Schématique.4112
Le silphium (grec silphion, latin laserpicium, sa résine laser) poussait en Cyrénaïque : selon Hérodote, « le pays du silphium » s’étendait de l’île de Platée jusqu’à l’entrée de la Syrte.66 Théophraste décrit une racine épaisse, une tige semblable à celle de la férule, des feuilles semblables à celles du céleri, qui purgeaient les moutons, les engraissaient et rendaient leur chair « merveilleusement délicieuse », et un fruit large, semblable à une feuille.11
Monopole et prix
La récolte était réglementée. « Ils ont, pour couper la racine, des règlements semblables à ceux en usage dans les mines », écrivait Théophraste, « d’après lesquels ils fixent avec soin la quantité qu’il convient de couper, en tenant compte des coupes précédentes et de l’approvisionnement de la plante. Car il n’est permis ni de la couper mal, ni d’en couper plus que la quantité fixée. » « Mines » repose sur un seul manuscrit ; l’édition aldine porte « mesures ». La plante ne pouvait pas être cultivée : « à mesure que la terre est mise en culture et domestiquée, elle se retire ».11 Le commerce était un monopole royal des rois Battiades de Cyrène et contribua grandement à la prospérité de la cité. Les Libyens recueillaient le suc dans la steppe, et à Cyrène il était stabilisé avec de la farine de blé et exporté vers Athènes.13 Koerper et Moerman écrivent que les ventes à « prix de monopole » aidèrent grandement les cités de Cyrénaïque à s’enrichir.41 Les rois tentèrent de garder le commerce pour eux, mais du silphium fut passé en contrebande vers les Carthaginois.12 L’exploitation déclina probablement à partir de l’époque hellénistique, et après que la Libye de Ptolémée Apion passa à Rome en 96 av. J.-C., Rome en fut l’unique bénéficiaire.13
Peu après l’adoption du monnayage au sixième siècle av. J.-C., la plante et sa capsule à graines apparurent sur les monnaies de Cyrène, Barcé, Euhespérides et Teuchira ;41 dans la chronologie d’A. Laronde, elles restèrent l’emblème de Cyrène jusqu’au dernier quart du troisième siècle av. J.-C.13 Koerper et Moerman lisent la tige exagérée et les capsules en forme de testicules ou de cœur comme une publicité sexuelle délibérée ; Amigues estime qu’à un tel degré de stylisation, le fruit perd sa valeur de preuve botanique.4113
Pline dit que le suc se pesait contre des deniers d’argent, ad pondus argentei denarii repensum, « vendu au même taux que l’argent » dans la traduction de Bostock et Riley ; un article de vulgarisation sur le site de Kew le dit « valant son pesant d’or ».1467 En 93 av. J.-C., trente livres en furent apportées à Rome depuis Cyrène pour l’État, et au début de la guerre civile, César, en tant que dictateur, en préleva 1 500 livres sur le trésor public, avec l’or et l’argent.14 Amigues date cet épisode de 49 av. J.-C.13
Disparition
À l’époque de Pline, on ne trouvait plus la plante en Cyrénaïque depuis de nombreuses années, parce que les publicains, les fermiers qui affermaient les pâturages, trouvaient plus rentable d’y faire paître des moutons. Une seule tige avait été retrouvée de mémoire d’homme, et fut envoyée à l’empereur Néron.14 Le seul laser parvenant encore à Rome était une sorte inférieure venue de Perse, de Médie ou d’Arménie, souvent frelatée.14 Amigues identifie ce « suc de Médie » à l’asa-fœtida, Ferula assa-foetida,13 dont les noms populaires incluent Teufelsdreck et « fiente du diable ».68
D’autres auteurs anciens donnent d’autres causes. Strabon dit que la plante faillit un jour disparaître, quand des barbares, par dépit, tentèrent de détruire toutes les racines.69 Solin raconte un raid, puis les habitants eux-mêmes arrachant presque toutes les plantes à cause de l’excès insupportable de l’impôt, ob intolerandam vectigalis nimietatem ; mais Mommsen, suivant Salmasius, montra que son récit est surtout emprunté à ce que dit Pline du ladanum.70
À la fin du quatrième siècle, Oribase mentionnait encore le « suc de Cyrène » parmi les remèdes ordinaires, bien qu’Amigues suggère qu’à cette date le nom désignait une qualité plutôt qu’une origine. Selon elle, Synésius de Cyrène admira un pied de silphium dans le jardin de son frère en 402 apr. J.-C., et envoya « beaucoup de suc de silphium » parmi des cadeaux somptueux à Constantinople en 405 ; Chamoux y voit la preuve que la plante était devenue une rare curiosité conservée dans les jardins.13 L’article de Kew, à l’inverse, dit que la plante était considérée comme éteinte dès le deuxième siècle av. J.-C.67
Les auteurs modernes pèsent les causes différemment. Amigues rejette à la fois le raid et les fermiers de l’impôt : d’après les chiffres de Strabon, la zone à silphium couvrait plus de 19 000 km², bien trop pour que des nomades puissent la vider, et l’appel de Pline à la cupidité des publicains lui semble encore moins convaincant. À son avis, les racines furent surexploitées, puisque prélever le suc tue la racine, comme dans la récolte de l’asa-fœtida en Perse, et les herbivores mangeaient les parties aériennes ; elle doute que « extinction » soit le mot juste.13 Miski impute la disparition à une surexploitation « portée par le profit à court terme », parmi d’autres facteurs, mais désigne l’habitude monocarpique de la plante et sa croissance extrêmement lente comme la cause principale probable.12 Appendino écrit que les sources historiques imputaient la faute à « une politique cupide de gestion des terres », probablement aggravée par une surexploitation antérieure.15 L’article de Kew ajoute la surexploitation romaine, la désertification, et la possibilité que le silphium ait été un hybride stérile de deux grandes férules.67
Usages et identité
Le silphium était utilisé comme condiment et comme remède : Pline compte le laser « parmi les présents les plus précieux que nous ait faits la Nature » et en donne 39 usages médicinaux.71 Koerper et Moerman affirment qu’il était largement réputé favoriser la contraception et l’avortement. Appendino ne trouve, dans les documents antérieurs à l’extinction, aucun appui ni pour cela ni pour un usage comme aphrodisiaque : le silphium était essentiellement un mets de luxe, un remède seulement à l’occasion, et les mentions plus tardives d’avortement pourraient concerner l’asa-fœtida, dont les sources contiennent la férutinine, un composé fortement œstrogénique.4115
Quelle plante était le silphium reste une énigme. Parmi les candidats proposés figurent Ferula tingitana, F. communis, Thapsia garganica et Cachrys ferulacea.12 Amigues a conclu que Margotia gummifera est l’espèce vivante la plus proche du silphium, sans affirmer qu’elle soit le silphium, et qu’il faudrait l’archéobotanique pour trancher ; Appendino la trouve de même la plus proche parente vivante par sa concordance morphologique, comme le botaniste allemand Link l’avait suggéré au début du dix-neuvième siècle.1315 Trois genres de la famille, Laserpitium, Laser et Silphiodaucus, portent les noms de la plante disparue.16
L’hypothèse Ferula drudeana
En 2021, Mahmut Miski proposa que le silphium survit en Anatolie sous le nom de Ferula drudeana. Walter Siehe la récolta le premier en 1909, dans la province d’Adana, et Korovin la publia en 1947 sans l’avoir vue sur le terrain. Miski la retrouva en 1983 près du Hasan Dağı, en Cappadoce, et elle fut retrouvée de nouveau sur le site de Siehe en 2004. Ses petites populations, en trois endroits, sont toutes associées à d’anciens villages grecs, souvent dans des enclaves protégées comme des vergers aux murs de pierre.12 Miski relève la disposition opposée, rare, de ses rameaux florifères, comme sur les monnaies ; ses demi-fruits papyracés, semblables à des feuilles, comme le large fruit de Théophraste ; une gomme-résine à l’odeur agréable ; et des tiges qui jaillissent après de fortes pluies de printemps. Il suppose que des contrebandiers portèrent la graine en Anatolie dans l’Antiquité, mais admet que l’identité ne pourra être confirmée qu’en comparant la plante à un échantillon archéologique de silphium.12 Des articles plus tardifs de son groupe l’appellent « l’écotype anatolien putatif » du silphion.7221
L’archéobotaniste Erica Rowan, citée par National Geographic, a jugé le raisonnement plausible. L’historien des plantes médicinales antiques Alain Touwaide a mis en doute l’argument selon lequel la plante serait grecque parce que des Grecs y ont autrefois vécu, et a jugé qu’une comparaison de ses composés avec les usages prescrits du silphium serait un test plus solide.73 La synthèse d’Appendino parle d’une « redécouverte alléguée dans une région reculée d’Anatolie ».15 Miski lui-même a averti que les publications présentant les racines de Ferula anatoliennes comme un aphrodisiaque, y compris contre les troubles de l’érection, risquaient de provoquer leur exploitation commerciale incontrôlée à court terme ; une importante population de F. elaeochytris sur le mont Cassius (Kel Dağı), rapporte-t-il, avait déjà été détruite.12
Voir aussi
- Ombelle
- Heracleum
- Berce du Caucase
- Berce commune
- Berce de Sosnowsky
- Berce de Perse
- Furocoumarine
- Phytophotodermatose
- Teigne du panais
- Monocarpie
Footnotes
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Cet article est une traduction de l’article anglais, révision 1789.